[page 343] Abstract: Dans Twin Peaks, le sycomore—qu’il soit physique, dans la ville éponyme ou plus métaphorique dans Twin Peaks: The Return—signale, à chaque fois, un passage magique vers un autre monde (la Red Room, le monde du Fireman, la Black Lodge et la White Lodge). Mais le sycomore est un arbre trompeur: tout comme il ne faut pas confondre figuier, érable et platane, le sycomore de David Lynch et Mark Frost, qui joue avec une historicité symbolique, ne promet pas la régénération et l’immortalité, mais bien plutôt la destruction et l’enfermement. De même, il n’est pas seulement un lieu surnaturel, mais également un sentiment diffus qui ronge les personnages et la ville de Twin Peaks.
Mots-clés: histoire des symboles, sycomore, mondes naturels et artificiels, botanique.
In Twin Peaks, the sycamore tree—physical, in the eponymous town, or metaphorical in Twin Peaks: The Return—signals, each time, a magical passage to another world (the Red Room, the world of the Fireman, the Black Lodge and the White Lodge). But the sycamore is a deceptive tree: just as the fig, the maple, and the plane tree should not be confused, David Lynch and Mark Frost’s tree, which plays with symbolic historicity, does not promise regeneration or immortality, but rather destruction and imprisonment. Likewise, it is not only a supernatural place, but also a diffuse feeling that damages the characters and the city of Twin Peaks.
Keywords: history of symbols; sycamore; natural and artificial worlds; botany
La forêt de Douglas firs
Dans Twin Peaks: The Return, la plupart des villes existent en dehors de la fiction (Seattle, Manhattan, Las Vegas, etc), contrairement à Twin Peaks elle-même. Même si elles sont plus loin du Canada (200 kilomètres) que la ville qu’elles composent (quelques kilomètres), les villes de tournage (vers Snoqualmie et North Bend surtout) sont bien situées dans l’État de Washington, si bien qu’elles forment un paysage [page 344] crédible du Nord-Ouest des États-Unis, avec une faune et une flore spécifique. Lorsque l’agent Dale Cooper (Kyle MacLachlan) pénètre dans la ville pour la première fois, il s’exclame: “I have never seen so many trees” (Épisode Pilote). Sans le savoir encore, il parle d’une certaine espèce d’arbres, les “douglas firs” (pseudotsuga menziesii, de la famille des conifères), spécifiques à cette partie des États-Unis. En réalité, la ville entière de Twin Peaks a l’air connecté à la forêt et aux bois de douglas firs: les personnages vivent du bois (e.g. la Packard Sawmill) et dans du bois (la maison de Leo et Shelly Johnson (Eric Da Re, Mädchen Amick), celle de Catherine et Pete Martell (Piper Laurie, Jack Nance), le Great Northern Hotel, entre autres), si bien que celui-ci semble parfois leur parler, à l’image de la Log Lady, Margaret Lanterman (Catherine E. Coulson).
De prime abord, les douglas firs, dont le feuillage épais filtre les rayons du soleil, charrient une connotation duale entre ombre et lumière. D’un côté, ils entourent, voire protègent Twin Peaks du reste du monde; de l’autre, ils accueillent ce que la ville refoule: c’est entre les douglas firs que les relations charnelles proscrites se déroulent (dans la cabane de Jacques Renault (Walter Olkewicz) ou au One Eyed Jack’s), et il en va de même pour la plupart des activités interlopes (trafic de drogue entre la famille Renault, Leo Johnson, Bobby Briggs (Dana Ashbrook) et Mike Nelson (Gary Hershberger); planifications d’incendie entre Benjamin Horne (Richard Beymer) et Leo Johnson; filatures diverses; repaire de la société secrète des Bookhouse Boys). Les maisons en bois dans la forêt revêtent la même ambiguïté: ceux qui y habitent à temps plein sont des marginaux sans danger (la maison de Margaret Lanterman, le mobil-home du Dr Jacoby (Russ Tamblyn) dans The Return), mais ceux qui s’y installent passagèrement sont plus inquiétants, à l’instar de Jacques Renault ou Windom Earle (Kenneth Welsh). En somme, la forêt de douglas firs n’est pas plus bonne que mauvaise; elle n’est menaçante qu’à la hauteur de la menace qui pèse sur elle, à y voir la Packard Sawmill ou les projets immobiliers de [page 345] Benjamin Horne, qui veut faire connaître Twin Peaks à l’international. Elle est “balanced,” pour le dire en termes lynchiens, à l’équilibre entre forces de création et de destruction.
En outre, la forêt de douglas firs possède un caractère surnaturel. Leur présence peut signaler une disparition à venir (dans l’épisode pilote, on pense à une vidéo de Laura Palmer (Sheryl Lee) et Donna Hayward (Lara Flynn Boyle) derrière laquelle on discerne une série de jeunes douglas firs) ou une disparition récente (les plans suivant le meurtre de Maddy Ferguson (Sheryl Lee) et la mort de Leland Palmer (Ray Wise) représentent des douglas firs bousculés dans le vent). Mais il ne s’agit pas seulement d’une connotation: la forêt polarise les différents phénomènes d’apparitions et de disparitions surnaturelles. Ici encore, la logique est double:
• C’est dans les bois que les vivants disparaissent. C’est le cas de Laura Palmer elle-même, quittant la moto de James Hurley (James Marshall) pour s’engouffrer dans la forêt. Dans la cassette transmise au docteur Jacoby, elle dit: “I just know that I’m going to get lost in those woods again tonight. I just know it” (S1E6). Dans une certaine mesure, on peut y ajouter le personnage de Steven (Caleb Landry Jones) qui se suicide dans les bois (The Return, Partie 15) ou au-delà de la ville de Twin Peaks, Ray Monroe (George Griffith) qui tente de tuer Mr. C (Kyle MacLachlan) près d’un petit bois (The Return, Partie 8). Exception faite pour Richard Horne (Eamon Farren), sacrifié par son père, qui disparaît devant les bois de Twin Peaks et non à l’intérieur; néanmoins Jerry (David Patrick Kelly), perdu dans la forêt, le regarde avec ses jumelles en plan subjectif.
• C’est dans les bois que les esprits apparaissent, très souvent la nuit — qu’il s’agisse de BOB (Frank Silva) et Mike (Al Strobel), ou dans une certaine mesure du convenience store abritant les Woodsmen. [page 346]
Néanmoins, les transactions entre les vivants et les esprits où se jouent les apparitions et les disparitions ne sont pas opérées par les douglas firs eux-mêmes. Un autre arbre, dissimulé au coeur des bois, dispose de ce pouvoir: il s’agit du sycomore (du grec σῦκον, figue, et μόρον, mûre), que l’on retrouve aussi dans Lost Highway (1997). Dans les deux premières saisons, les sycomores sont un cercle de douze arbres1 à Glastonbury Grove, qui apparaît dans les épisodes 20 et 22 de la saison 2 ainsi que dans Twin Peaks: Fire Walk With Me (1992).
Si on l’aperçoit également dans les parties 2 et 18 de The Return, il faut dire que cette nouvelle saison s’est enrichie en sycomores: on en trouve un autre au Jack Rabbit’s Palace1 (visible dans les parties 4 et 17). À vrai dire, ce treizième sycomore est tout de même évoqué dans une réplique coupée au montage de la première partie de The Return par le Fireman (Carel Struycken): “Beware Of The Thirteenth Sycamore”. À moins qu’il ne s’agisse de The Evolution of the Arm, qui a pris la place du personnage de Michael J. Anderson (The Arm ou The Man from Another Place): un sycomore sur lequel repose une sorte de crâne parlant, que l’on aperçoit dans la première partie de The Return, avant qu’il ne soit lui-même remplacé par son doppelgänger (Parties 3 et 7, lorsque Dougie réchappe d’une tentative d’assassinat).
De plus, deux évocations assez discrètes s’agrègent au sycomores traditionnels: d’abord, Cooper sort de la loge noire pour revenir dans le monde réel (Partie 3) à Sycamore Street, Rancho Rosa. Ensuite, la zone surnaturelle que mentionne le proviseur Bill Hastings est à Buckhorn, 2440 Sycamore: une équipe de Gordon Cole (David Lynch) s’y rend dans la partie 10. Il semble que ces évocations plus urbaines de l’arbre aient autant d’importance que l’arbre lui-même: elles sont des portails vers un autre monde, avec son lot de phénomènes surnaturels (les vortex au Jack Rabbit’s Palace et à Buckhorn; la transmigration de Cooper dans une prise électrique à Rancho Rosa). Avec une exception pour The Evolution of The Arm, qui n’est pas un portail à proprement parler; il ouvre [page 347] cependant un portail à Cooper vers le monde du Fireman et de la Señorita Dido (Joy Nash) dans la partie 3.
Par extension, on devine que deux autres passerelles surnaturelles doivent posséder leur propre sycomore, bien qu’ils ne soient mentionnés nulle part: la glass box de Mr. C d’abord, à Manhattan; or, l’on trouve justement un parc qui s’appelle le Twenty-Four Sycamores à Manhattan. Un endroit de l’East End de Londres ensuite, quartier de naissance du personnage de Freddie (Jake Wardle), où il a vécu un phénomène surnaturel qui rappelle trait pour trait les vortex de Buckhorn et du Jack Rabbit’s Palace: “All of a sudden I was sucked up into the vortex of this massive tunnel in the air !” (Partie 14). Or, de la même manière, on trouve une Sycamore Street dans l’East End.
Certes, il pourrait s’agir d’une double coïncidence. Quoi qu’il en soit, le sycomore en tant que portail, qu’il soit physique, métaphorique, évoqué voire imaginaire, semble toujours être à l’endroit où le surnaturel se réalise. Néanmoins, dans The Return, la ville de Twin Peaks n’a plus le monopole des portails: soit ils se sont développés en vingt-cinq ans, soit il en existait d’autres.
Le sycomore, un portail déceptif
Comment comprendre ce choix du sycomore au milieu de la forêt de douglas firs? À quoi peut-t-il renvoyer secrètement? On peut commencer par étudier la symbolique du sycomore: à vrai dire, ce n’est pas la première fois qu’il fait office de portail entre le monde des vivants et celui des esprits. En Égypte Antique notamment,3 le sycomore a trait à l’immortalité: le corps d’Osiris repose parfois dans un sycomore (l’arbre joue un rôle important dans les Mystères d’Osiris); on en orne les tombes à l’époque de l’Ancien Empire,4 tandis qu’à partir du Nouvel Empire, le motif de la “déesse-sycomore” (parfois Nout, parfois Hathor, parfois encore une autre déesse) se répand progressivement, habillant les chambres funéraires, afin de permettre au défunt de respirer dans la nécropole. D’une certaine manière, le sycomore est l’arbre de la vie dans le pays [page 348] des morts. Une formule dans le Livre des morts des Anciens Égyptiens le met bien en lumière:
Formule pour vivre de la brise et avoir de l'eau à volonté dans l'empire des morts. Paroles dites par (Nom du défunt): Ô ce sycomore de Nout, donne moi l'eau et la brise qui sont en toi ! Je suis celui qui occupe cette place qui est au centre d'Hermopolis. . . . S'il vit, je vis; s'il respire la brise, je respire la brise. (Barguet, 94-95, formules 62-63 A et B.)
D’une certaine manière, le sycomore de Lynch évoque aussi le passage entre le monde des vivants et celui des esprits: il est “one chance out between two worlds”5 (S1E2) pour reprendre l’incantation de Mike. C’est le cas du cercle de Glastonbury Grove menant à une forme de nécropole, qui s’éveille à la conjonction de Jupiter et de Saturne; le pétroglyphe qui guide les protagonistes au cercle des douze sycomores donne, quant à lui, l’horaire de l’ouverture. Le sycomore lynchien, en référence au sycomore égyptien, pourrait-il être l’arbre qui guide les vivants lors de leur dernier voyage, un peu à l’image de The Evolution of The Arm, à la respiration puissante? Pourrait-il être le lieu du passage en paix vers un autre monde?
Pour mieux le comprendre, un détour par la botanique s’impose. En réalité, il existe trois types de sycomores:
• Le ficus sycomorus, un figuier d’origine africaine (celui que l’on trouve en Égypte et dans la Bible).
• L’acer pseudoplatanus, un érable, très répandu en Europe.
• Le platanus occidentalis, un platane, que l’on trouve en Amérique du Nord et au Canada.
Le sycomore de Twin Peaks est donc un platanus occidentalis, reconnaissable à son tronc tacheté. Il n’est ni le figuier protecteur des Égyptiens, ni l’érable commun européen. Or, le platanus occidentalis, que l’on appelle communément “sycamore,” est originaire de l’Est de l’Amérique: il n’y en a pas dans l’état de Washington où se déroule Twin Peaks. Autrement dit, le sycomore ne fait pas partie de [page 349] l’environnement forestier de Twin Peaks, contrairement aux “douglas firs”: il y a été délibérément introduit. On remarque d’ailleurs à quel point le sycomore dénote dans la forêt de Twin Peaks: il est beaucoup plus fin que les autres arbres, il n’a pas de feuilles. . . . C’est un arbre qui n’est pas naturel—d’où son intérêt dramatique pour les phénomènes surnaturels. Même lorsqu’il s’inscrit dans des espaces naturels, il s’accompagne toujours d’autres éléments artificiels: la fumée et l’or du Jack Rabbit’s Palace, ou encore la “scorched engine oil” à Glastonbury Grove, dont le défunt mari de Margaret disait qu’elle est “an opening to a gateway” (S2E29). Ne peut-on pas présumer alors que cette présence artificielle du sycomore ait une signification spécifique? À la fin de la saison 2, Annie Blackburn et Dale Cooper ont cet étrange dialogue:
ANNIE: Trees aren’t the same as people. But they are alive.
COOPER: Your forest is beautiful and peaceful.
ANNIE: Part of it has been damaged. . . . Every forest has its shadow. (S2E21)
Ce n’est peut-être pas pour rien que le platanus occidentalis est parfois appelé “ghost tree,” rappelant le projet de Benjamin Horne, The Ghostwood Project, dont le but, dans la saison 1, est de raser des espaces naturels pour y construire un complexe immobilier, artificiel donc. Loin d’en être le cœur battant, peut-être que le sycomore est l’ombre menaçante de la forêt: “There’s a sort of evil out there. Something very, very strange in these old woods” (S1E3) dit le Sheriff Truman (Michael Ontkean). C’est un arbre, certes, il fait partie de la forêt, mais pour autant il n’est pas à sa place, il menace l’équilibre. . . . Que produit donc ce sycomore-portail artificiel?
En réalité, le sycomore de Glastonbury apparaît surtout au terme des différentes œuvres: à la fin des saisons 2, de The Return et de Fire Walk With Me. “You and I have an appointment, at the end of the world” (S2E22) dit Windom Earle à Annie (Heather Graham) dans l’épisode final de la saison 2. Si le sycomore n’est pas le portail rassurant vers l’éternité, il est beaucoup plus la fin de toutes choses, l’endroit [page 350] où tout se clôt: ce n’est pas pour rien que Hawk (Michael Horse), l’adjoint du shérif, trouve les pages manquantes et décisives du journal de Laura Palmer près de Glastonbury Grove. Les personnages semblent même appelés par les sycomores, tout comme on serait convoqué par la mort. Bobby Briggs le confie: “Laura wanted to die” (S1E5); quant à Dale Cooper, il est littéralement appelé par le cosmos à se rendre à Glastonbury Grove, comme le lui révèle le Major Briggs (Don S. Davis) dans un message secret défense.
Cette fatalité fonctionne particulièrement avec la symbolique du roi Arthur, qui n’est pas dénuée de sycomores. En effet, dans le Lancelot ou le chevalier de la charrette, Arthur s’assoit sous un sycomore: “Sous ce noble et beau sycomore / Planté au temps d’Abel / Jaillissait une source au débit rapide” (Chrétien de Troyes, v.6993-7008). Dans Twin Peaks, le sycomore est plusieurs fois associé au Roi Arthur: comme le remarque lui-même Dale Cooper, Glastonbury Grove évoque un cimetière, puisque selon la légende, il s’agit du lieu où repose le cercueil du roi. Dans The Return, Dougie Jones, le tulpa de Cooper, répond à cette logique mortifère puisqu’il vit à Lancelot Court: à présent, les personnages ne sont plus menés au sycomore, ils vivent dedans. Par ailleurs, le parallèle entre Dale Cooper et le roi Arthur est intéressant, quand on sait que l’une des inscriptions qui seraient reportées à Glastonbury Grove est: “Here lies buried the famous King Arthur with Guinevere his second wife in the isle of Avalon”; Guenièvre étant alors reine. Or, quand Dale Cooper pénètre dans la loge—entendre quand il meurt—c’est pour chercher Annie Blackburn, second amour de Cooper après Caroline (Brenda E. Mathers), décédée quelques années auparavant,6 à ce moment-ci Miss Twin Peaks.
Par conséquent, la connotation positive du sycomore est déceptive. Margaret Lanterman, dans l’une de ses introductions aux épisodes des deux premières saisons, met en garde le spectateur contre “the wrong interpretations of signs.” Le sycomore n'y échappe pas: l’arbre de l’immortalité et de la régénération n’est pas naturel; ce n’est pas un conifère comme [page 351] les douglas firs, ni un figuier comme en Égypte. Il est doublement trompeur: pas plus à sa place géographiquement que symboliquement. C’est pourquoi il n’invite aucunement les personnages à une élévation dans le monde de l’au-delà, qui est celle du figuier: il n’est pas l’arbre de la vie dans la mort, mais simplement l’arbre de la mort. En fait, l’ultime voyage n’est qu’une métaphore. Dans ses Trois essais sur Twin Peaks, Pacôme Thiellement écrit que “le cercle des douze sycomores propose, sous les apparences d’un accès à des états supra-humains, la chute irrésistible de son disciple vers la mort” (14). Autant dire que le sycomore est un arbre profondément déceptif; tellement déceptif que même l’essayiste se fourvoie sur sa nature:
Si le sycomore africain, un figuier, était en Ancienne Égypte l’arbre initiatique par excellence—la porte d’entrée vers le monde des morts, un authentique arbre de vie auprès duquel on faisait des offrandes de lait, de vin ou de miel—,Twin Peaks lui substitue son doppelgänger, un érable, le sycomore américano-européen. (14)
On l’a dit, le sycomore de Twin Peaks, de toute évidence, est un platane: Thiellement, en associant par erreur l’imaginaire canadien à l’érable, nous indique d’autant plus sur la dissimulation opérée par le sycomore. Indubitablement, c’est un arbre qui ne dit pas son nom pour continuer à tromper celui qui s’en approche de plus près. Le choix de Lynch et Frost semble à présent plus clair: le sycomore est un arbre qui prend la place d’un autre arbre, un arbre qui s’immisce dans l’environnement naturel et qui, loin d’être un portail vers l’immortalité, piège les personnages vers une mort terne. N’est-ce pas cela qui s’est répandu dans The Return, une saison autrement plus violente et macabre que les deux précédentes; non pas des portails magiques qui mènent vers la vie éternelle, mais bien plutôt la mort elle-même ? [page 352]
Le sentiment du sycomore
Cependant, il faut encore s’attarder un peu sur le sycomore pour comprendre tout à fait son rôle—cette fois-ci en s’attachant aux sons, centraux dans l’œuvre de Lynch. “I mean it like it is . . . like it sounds” (S1E2), pourrait-on dire avec Mike, ou “Listen to the sounds” (The Return, Partie 1), comme le souffle le Fireman en exergue de The Return. On aurait vite fait de jouer sur l’homophonie du “sycomore” avec “mort,” mais puisqu’elle ne fonctionne qu’en français, c’est encore une mauvaise interprétation des signes. En anglais en revanche, le “sycamore” sonne comme sick amor, amour malade.
Pour comprendre les implications de cette sonorité, il faut encore une fois revenir au cercle des douze sycomores à Glastonbury Grove, qui mène à la Red Room: plusieurs personnages y entrent physiquement (BOB, Windom Earle, Annie Blackburn, Dale Cooper, Leland Palmer [Ray Wise] possédé par BOB), tandis que d’autres s’y retrouveront une fois morts (Laura Palmer, Leland Palmer, Caroline Earle). Difficile de savoir ce qu’elle représente: une salle d’attente pour les deux loges; la Black Lodge elle-même; la Black Lodge et la White Lodge elles-mêmes, selon la disposition du mobilier. . . . Il faut retenir au moins que la White Lodge ainsi que la Black Lodge sont consubstantielles l’une de l’autre, donc que le sycomore ouvre probablement les portes des deux loges à la fois.
Mais en réalité, la conjonction des étoiles ne suffit pas pour passer à travers les rideaux de la Red Room à Glastonbury Grove. Celle-ci ne s’ouvre pas pour n’importe quel vivant: l’amour ouvre la White Lodge, tandis que la peur ouvre la Black Lodge, indique Hawk à la fin de la saison 2. L’hypothèse fonctionne plutôt bien avec l’idée d’une double ouverture des loges par les sycomores: Annie Blackburn est terrifiée par Windom Earle et amoureuse de Dale Cooper, Dale Cooper est terrifié pour Annie et épris d’elle également. Quant à Windom Earle, rendu fou par le décès de son ex-femme Caroline, il est sacrifié par BOB, peut-être pour avoir manqué des deux sentiments conjoints. On observe surtout que dans le cas de [page 353] Cooper et d’Annie, la peur est toujours consubstantielle de l’amour; l’amour envers autrui est indissociable de la peur de perdre l’être aimé. Cooper lui-même en perdra la vie pour vouloir récupérer Annie.
Le sycomore trouve donc un écho avec le son qu’il produit—celui du sick amour, amour malade ou “amour terrifié”, qui rappelle, quant à lui, beaucoup Shakespeare.7 Comme le note Thiellement dans Sycomore Sickamour cette fois, “c’est l’amour comme attachement, le sickamour auquel renvoient les sycomores de Twin Peaks au moins autant qu’aux sycomores de l’Egypte ancienne” (167). Ce sickamour entremêlant peur et amour, que l'on retrouve également dans le “Delfica”8 de Nerval, n’est autre que l’attachement ultime à autrui: Dale Cooper rentre dans la Black Lodge à cause d’Annie; d’une certaine manière, Windom Earle rentre, lui, à cause de Caroline. Le sycomore, qui promettait résilience et rédemption, n’offre que la mort par le biais de la douleur et du tragique. Thiellement continue: “le sycomore égyptien est la porte de la délivrance; mais le sickamour est celle de la perte du moi dans la passion inassouvie et la pulsion destructrice” (Trois essais 18). Dans l’épisode final de la saison 2, Jimmy Scott chante dans son refrain, au cœur de la Red Room: “I’ll see you under the Sycamore Trees”; “under” peut être pris ici au sens de “sous l’emprise de”; les personnages sont sous l’emprise du sickamour. Prisonniers de leur attachement à autrui, leurs sentiments destructeurs ne trouveront, aux confins du monde, qu’un sycomore mortuaire pour les avaler à jamais.
Ainsi dans Twin Peaks, le sycomore est un arbre déceptif par excellence: il semble naturel (or il n’est pas à sa place); il semble être un portail magique au centre de la forêt (or il est aux confins du monde); il semble ouvrir vers la délivrance (or il ouvre vers la destruction de l’âme par l’attachement). Lynch, en travaillant sur l’emprise qu’exerce ce sentiment sur les personnages, manie étrangement une certaine historicité des symboles: de l’arbre de l’immortalité à l’arbre de la mort par excellence; du sycomore égyptien au sickamour shakespearien; [page 354] de l’arbre de la vie dans la mort à l’arbre de la mort dans la vie.
Si les protagonistes de Twin Peaks semblent appelés par la mort (ce que le sycomore symbolise), c’est bien par le sick amor qu’ils sont guidés (la manière dont le sycomore sonne): au fond, le sycomore est autant un lieu qu’un sentiment. N’est-ce pas ce sickamour qui s’est répandu dans The Return; un amour malade qui abîme et ronge les personnages de l’intérieur et aura fini par avoir raison de la ville elle-même de Twin Peaks? En se faisant passer pour naturels, en promettant l’immortalité, ils ont contaminé les personnages avant d’envahir l’ensemble du pays: l’expansion des sycomores n’est donc pas tant une expansion des portails que celle d’une maladie mortelle. Les douglas firs, quant à eux, ont perdu leur force d’équilibre: Jerry Horne se perd pendant plusieurs épisodes dans les bois; Bobby Briggs, quant à lui, confesse qu’il y allait surtout avec son père, feu le Major Briggs, lorsqu’il était enfant. C’est précisément de cette maladie que le Cooper de 2017, emprisonné dans la Red Room au profit de son doppelgänger, cherchera à se libérer dans The Return, en cherchant à effacer l’histoire de Laura Palmer—là où tout a commencé pour les sycomores—au sortir d’un arbre qui l’avait pourtant incubé, pour ainsi dire, pendant vingt-cinq ans.
Notes
1. En vérité il ne faut pas trop se fier au chiffre: des fois ils sont quatorze, d’autres fois encore, seulement onze.
2. Il n’est pas nommé dans la fiction, mais Lynch l’identifie comme tel dans un bonus sur le tournage de The Return.
3. On trouve une autre référence importante au sycomore dans la Bible: ici, le sycomore est bien plus un arbre du peuple, de l’humilité. Dans l’Évangile selon Saint-Luc (Luc 19, 1-10), Zachée, chef collecteur d’impôts mal aimé de ses concitoyens, n’arrive pas à apercevoir Jésus dans la foule, à cause de sa petite taille. Pour l’observer, il décide donc de grimper à un sycomore. Jésus s’adresse alors à lui: “Zachée, hâte-toi de descendre; car il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison” (Luc 19, 5); à la suite de quoi Zachée, descendant de l’arbre, se trouvant honoré, se [page 355] propose de faire offrande de la moitié de ses biens aux pauvres, et même de bien plus s’ils se sont sentis usurpés.
4. Voir Nathalie Baum: “Je suis en effet allé à la nécropole, j'ai creusé un bassin de cent coudées de côté et il y a sur chacun dix sycomores” (Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne. Peeters, 1988, p. 29).
5. À savoir que la version “one chants between out two worlds” est souvent préférée: l’homophonie suggère les deux à la fois.
6. Annie Blackburn réapparaît d’ailleurs dans les vêtements de Caroline Earle dans le dernier épisode de la saison 2 et dans le film, lors d’une apparition proleptique à Laura Palmer.
7. Une complainte de Desdémone dit en ce sens à l’Acte IV Scène 3 d’Othello par William Shakespeare: “La pauvre âme soupirait près d’un sycomore ” (Œuvres complètes de de Shakespeare, Tome V: Les Jaloux-II. Pagnerre, traduction François-Victor Hugo, 1868 [1603]).
8. Voir Gérard de Nerval: “La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance / Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs / Sous l'olivier, le myrte, ou les saules tremblants / Cette chanson d'amour qui toujours recommence? ” (Œuvres I. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1989 [1843], p. 5).
Ouvrages cités
Barguet, Paul. Le Livre des Morts des Anciens Égyptiens. Éditions du Cerf, 1967.
Thiellement, Pacôme. Sycomore Sickamour. PUF, Coll. Perspectives Critiques, 2018.
---. Trois essais sur Twin Peaks. PUF, Coll. Quadrige, 2018.
de Troyes, Chrétien. Lancelot ou le chevalier de la
charrette. Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, no 408, 1994 [1181].
Twin Peaks. Created by David Lynch and Mark Frost, CBS Television, 1990-91.
Twin Peaks: Fire Walk with Me. Directed by David Lynch, New Line Cinema, 1992.
Twin Peaks: The Return. Created by David Lynch, Showtime Networks, 2017.
Victor Inisan est docteur en études théâtrales, auteur d’une thèse autour des dramaturgies de la luminescence. Il a [page 356] enseigné dans plusieurs universités (Paul-Valéry-Montpellier 3, Rennes 2, Picardie Jules Verne, Lille 3). Il exerce également en tant que critique dans divers médias (I/O Gazette, France Culture, AOC, Détectives Sauvages). Parallèlement, Victor Inisan est dramaturge et metteur en scène. Après un stage de trois ans à l’ENSATT, il écrit C’est moi Guy puis Papa congèle, sélectionnés par différents comités de lecture. Il crée sa compagnie, UltraComète, en 2021.
MLA citation (print):
Inisan, Victor. "Expansion et métamorphoses du sycomore dans Twin Peaks: The Return." Supernatural Studies: An Interdisciplinary Journal of Art, Media, and Culture, vol. 11, no. 2, 2026, pp. 343-356.